Échangisme littéraire – juillet 2025
Les notes ci-dessous sont un résumé de ce qui a été dit sur chaque titre, et non une retranscription complète des propos échangés.
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Pensées pour moi-même, Marc Aurèle. Livre d’un empereur, on sait qu’il parle à lui-même mais il tutoie le lecteur. Surtout des pensées stoicistes. La ligne directrice, c’est la distinction entre les choses qui dépendent de nous, dont nous sommes responsables, et celles qui ne dépendent pas de nous. La vie est brève, il ne faut pas temporiser, mais se hâter. Le sentiment de la justice est ce qui doit nous guider, et nous permet de nous élever. Ce livre remet l’éthique au centre, important dans un monde utilitariste. Le bonheur c’est la vertu et la justice, d’arriver à avoir de la compassion au lieu de juger celleux qui font du mal.
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Politique sauvage, Jean Tible, auteur brésilien, professeur à l’Université de São Paulo, dont un entretien est disponible sur lundimatin. Il est publié aux excellentes éditions Terres de feu, qui publient des textes de critique sociale, pour faire vivre les luttes passées et présentes.Ce n’est pas un livre de critique, on a pas envie de se pendre à la fin, c’est une sorte de grosse fresque d’initiatives insurrectionnelles au Brésil et ailleurs, depuis les années 70 jusqu’à aujourd’hui. Particularité assez rare : c’est pas ultra théorique. Limite du livre : on sait pas exactement où il veut en venir. Il s’appuie sur une multitude d’expériences, comme le mouvement des sans terres, les zapatistes, des mouvements urbains, les ZAD, sans chercher de principe unificateur. C’est donc un zapping entre époques, types de lutte, pour donner un état d’esprit plutôt optimiste, et souligner les résonances. Ou plutôt qu’un zapping, c’est une sorte de tissage complexe, car nous sommes le produit de 500 ans de luttes. Il faut penser avec les révoltes. Il n’y a pas un sujet révolutionnaire qui détermine tout le reste. La manière de le présenter est tout aussi, voire plus, sauvage que la politique qu’il décrit.
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Duo de livres de SF : Eden, Stanislas Lem & La planète de Shakespeare, Clifford D. Simak. Eden, pas terrible. L’auteur polonais est un grand nom de la littérature, notamment connu pour Solaris, qui a aussi écrit le réussi congrès de futurologie, mais là, très décevant. Au contraire, la planète de shakespeare, publié dans la très bonne collection présence du futur, est très réussi. Les deux parlent de la conquête spatiale, d’un monde que l’on a fui parce qu’il était en train de mourir, et d’un monde que l’on cherche à (re)trouver. Dans chaque livre, on suit un groupe qui arrive sur une autre planète à l’autre bout de l’univers. Eden est plein de descriptions fantaisistes, de périphéries, les personnages ne sont désignés que par leur fonction, on ne s’y attache pas. Au contraire, dans la Planète de Shakespeare, on suit un humain et un robot qui débarquent sur une planète 1000 ans après leur départ de Terre, et dès le début, ils rencontrent un autochtone. Ce livre ouvre la porte à des réflexions existentielles, sur la possibilité du retour sur Terre, de l’histoire de l’humanité, et du sens qu’on peut donner à ce mot lorsque les humain.es se sont éparpillé.es à travers l’univers, et que les seuls liens qui subsistent sont des relations tierces qui font circuler des légendes. Un des personnages ressemble à Predator, mais il se retrouve seul sur la planète : l’ironie de l’ennui profond et de la solitude du meilleur chasseur de l’univers souligne la désinvolture du livre, ce n’est pas très sérieux, on rigole en le lisant.
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En résonance sur l’exploration spatiale, mention du jeu vidéo Outer Wilds, et de la vidéo YouTube “22 minutes pour sauver l’univers (ok un peu plus)” de The Great Review (mais elle est en français ; et elle dure deux heures). On commence le jeu en se réveillant à la belle étoile, sur la planète Atrebois, et on nous dit qu’on est astronaute de notre espèce bleue à 4 yeux. Ici, pas de quête, ou un quelconque objectif explicite. Il y a un vaisseau spatial qui t’attend, tout le monde te dit “alors, tu vas partir en exploration ?”, et c’est tout. Où aller ? Il y a d’autres planètes, tu ne sais pas ce que tu dois faire, car tu ne dois rien faire ; mais tu peux tout faire. Toute planète est accessible dès le début, plus ou moins facilement, et il s’agit en fait d’un gigantesque puzzle où l’on essaie d’abord de récolter les pièces éparpillées dans l’Univers, pour les assembler et comprendre petit à petit ce qu’il se passe, et surtout ce qu’il s’est passé, dans cet Univers. Un jeu poétique à rebours de la conquête spatiale, où la musique et les graphismes plongent dans un univers magnifiquement mélancolique. Je n’y ai jamais joué, j’ai simplement visionné la vidéo youtube en question, qui, en deux heures de voix off et de rush de live Twitch, raconte à merveille le jeu, son histoire, et ses mécanismes. On est pris par la voix tranquille du narrateur, un peu comme si un ami nous racontait une lointaine histoire d’exploration spatiale, au coin du feu, à la belle étoile.
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Attachements, Charles Stépanoff. Ce livre-monument s’attache à décrire et explorer les relations d’attachements entre humains et non-humains, surtout les autres animaux. Des relations d’attachements, celle d’apprivoisement est particulièrement explorée. Pour un livre-monument, rien de tel qu’une présentation en saga. Pour cette fois, il s’agit des chapitres 9 à 14, qui sont un tunnel de chapitres sur le mythe moderne de la domestication, pensée comme un asservissement de l’animal envers l’homme, et contrairement à ce qu’on pourrait penser, la domestication mythifiée concerne moins (mais quand même) les animaux domestiques, que les animaux d’élevage. Ces animaux seraient des créations humaines, pris dans une relation de domination. Charles se bat contre l’idée que la domestication a été un tournant dans l’histoire et la civilisation.Si ce mythe est factuellement faux en regard des pratiques qu’on peut observer dans l’histoire, il a à notre époque une influence majeure sur l’action de l’homme sur les animaux domestiqués, par exemple la sélection qui les rend effectivement dépendants et non viables à l’état sauvage. Pendant longtemps, la domestication correspondait à de relations d’inter-dépendances, avec une adaptation des espèces aux milieux aménagés par l’humain, mais pas une action directe de l’humain. Pendant longtemps, les deux trouvaient leur compte, ou la domestication ne se faisait pas. Dans les chapitres précédents, il avait décrit le fonctionnement des tribus Tojou de sibérie, qui nomadisent avec des rennes. Lorsqu’iels se déplacent, iels chargent les rennes de leurs affaires, mais les rennes sont libres, on pourrait dire sauvages selon l’imaginaire occidental : iels s’occupent d’elleux-mêmes, mais reviennent voir les humain.es par gourmandise parce qu’iels leur offrent du sel. Les humain.es ne mangent pas les rennes, iels cohabitent avec elleux, et leur demandent parfois de l’aide. Cela permet au passage de souligner que l’opposition entre chasseurs cueilleurs et éleveurs n’est ni linéaire, ni progressive, ni binaire.
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Lié à cette question de l’exploration des manières d’être vivant, le podcast Mécanique des vivants de France 3 est très riche : chaque ensemble de 4 épisodes est dédié à un animal différent.
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Vénère, être une femme en colère dans un monde d’hommes, Taous Merakchi. Beaucoup de récit autobiographique, elle raconte la colère qui s’est nourrie en elle, et comment cette colère transparaît – car elle se décrit un volcan en éruption – et à la fin, comment canaliser sa colère. Une bonne partie de l’ouvrage parle de son enfance, de sa famille, où elle a grandi avec un père qu’elle décrit comme sociopathe, de son genre – un chapitre s’appelant “assignée faible à la naissance”. Elle évoque ce que son père lui avait inculqué de manipulation, d’égo toxique, de mépris des autres, et comment il lui a fallu des années de thérapie et le soutien de sa mère, toujours un soleil pour elle, pour déconstruire tout ça. Elle parle à quel point c’est énervant d’être une femme dans un monde d’hommes. Canaliser, c’est mettre au bon endroit sa colère, pas contre soi, faire mûrir sa colère. TW : violence, (idée de) meurtre, VSS
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Jardin d’été, Shinji Somai. Un film sorti il y a plus de 30 ans, inédit en France, d’un réalisateur japonais qui a pas eu de succès à l’époque, qui a aussi réalisé Déménagement. À la fin de sa vie, il est dans un cycle sur l’enfance, avec des films plus solaires. Ce qui est extraordinaire, c’est qu’il arrive à rendre visible l’invisible, et à mettre en images, en paroles, en corps, en bruitages, en couleurs, à parler de thèmes extrêmement difficiles, comme la mort, l’horreur, le passage à l’âge adulte. C’est un film d’été, ça commence sur un match de foot, dans l’été moite, c’est les grandes vacances, grande parenthèse dans la vie des enfants. On voit se nouer progressivement une relation d’amitié – d’apprivoisement on pourrait dire – entre un vieil homme et 3 enfants qui veulent le voir mourir, sûrement par curiosité et incompréhension de ce qu’est la mort.
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Dans la même atmosphère estivale, et sorti à peu près au même moment, L’Été de Kikujiro, de Takeshi Kitano, explore lui aussi les relations amicales et familiales.
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Moi, ce que j’aime c’est les monstres, Emil Ferris. Une BD entièrement dessinée au stylo-bic, de plusieurs centaines de pages, c’est pas courant. Alors, quand ça se passe dans le Chicago de la fin des années 60, avec en fond de toile les manifestations après la mort de Martin Luther King, et celles contre la guerre du Viêt-Nam, c’est encore moins banal. Dans le tome 2, on suit une petite fille de 10 ans qui va enquêter sur l’assassinat d’une personne de l’immeuble, et va ainsi s’intéresser aux autres personnes de l’immeuble. La petite fille s’approprie les œuvres d’art, et les récits des autres, comme une manière de se raconter.
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Les mains vides, Elio Possoz. Dire que cette pépite a été publiée dans la collection Eutopia des éditions La Volte résume bien l’ouvrage. Ni une utopie, ni une dystopie, ce récit d’aventure dans un futur (trop) proche puise abondamment dans les travaux d’Ursula le Guin pour proposer une vision critique, teintée d’espoir comme de résignation, d’un futur très chaud. On suit le récit d’une personne qui traverse à vélo ce qui ne s’appelle plus la France, à la suite d’une rupture amoureuse. On y découvre l’hospitalité toujours un peu différente qu’elle rencontre, au fur et à mesure qu’elle traverse des organisations sociales, économiques, et politiques différentes. Le monde traversé pourrait suffire à dévorer le livre, mais le travail d’orfèvre littéraire offre une langue renouvelée : livre écrit à la deuxième personne du singulier (“tu pars”) comme des lettres écrites à la personne centrale du récit ; écriture non genrée (qui n’est pas vraiment l’écriture inclusive qu’on connaît aujourd’hui : les personnes n’ont pour la plupart pas de genre) ; hybridation entre différentes langues, soulignant les échanges culturels qui pourraient se tisser dans les décennies à venir ; mise en page surprenante des dialogues ; et j’en passe. Le parallèle avec Alain Damasio vient assez naturellement, d’autant plus que c’est publié aux éditions La Volte. Outre le côté moins épopesque, moins grandiloquent du récit qui nous est présenté, c’est un livre fondamentalement féministe, à rebours des ouvrages de Damasio : il y a bien l’absence de genre dans le récit – la personne centrale du récit n’a pas de genre – mais c’est surtout la bienveillance, la sollicitude structurante dans le livre qui me fait dire ça. C’est un livre doux, en dépit de la violence et de la compétition qu’il peut y avoir en toile de fond.
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Sur les mêmes températures, l’événement Chaleur critique – faites un jet d’adaptation organisé par Grenoble Alpes Métropole le mois dernier proposait d’explorer les futurs (climatiques) du territoire à travers des jeux de rôle. Ça devrait revenir à la rentrée.
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Une terre, des hommes, Henri Didelle. Un magnifique et large livre de photo, il est dédié aux gens du territoire de l’auteur-photographe, la vallée de la basse Maurienne, autour de Saint Rémy de Maurienne. Après avoir arpenté le territoire et pris en photo celleux qui y vivaient, il s’est décidé de revenir et d’enquêter afin d’écrire l’histoire de ces gens, et les lieux dans lesquels ils vivaient.
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Un peu dans le même format, l’exposition en cours de Richard Averdon, sur sa série de portraits dans l’ouest américain. A voir à la Fondation Henri Cartier-Bresson, à Paris, jusqu’au 12 octobre.
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Contrairement à la basse Maurienne, la haute Maurienne était déjà étudiée un siècle et demi plus tôt, l’autrichienne Eugénie Goldstern réalisait l’une des premières études monographiques en Europe. Un fonds a été créé, disponible ici. Plus récemment, on peut consulter l’ouvrage de Bernard Poche, Le monde bessanais – Société et représentation.
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Un autre nombre est possible, Yoann Charlier. Cet HPI devenu statisticien pour servir le bien commun se rend compte que les statistiques ne servent pas toujours le bien commun. Bien souvent, elles sont déformées, manipulées, influencées, pour “mieux” gouverner. Peut-on mettre la statistique au service de la lutte anti-capitaliste ? Balade dans les coulisses pas si objectives des statisticien.nes, et les choix politiques qu’elles tentent de dissimuler. Disponible sur YouTube.
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La guerre globale contre les peuples, Matthieu Rigouste. Ouvrage visant à dénoncer nos pré-conceptions de la guerre, et à repenser ce que ça veut dire, la guerre. Il y décrit la séparation artificielle entre police et armée : deux parties d’un même système militaro-industriel qui se nourrissent, et qui mettent en œuvre, qu’importe l’endroit, une guerre contre les peuples et ses soulèvements. Penser séparément ces parties ne permet pas de comprendre comment chaque événement ici est une expérience qui pourra être reproduite là-bas. Il évoque la spécialité française de la contre-insurrection, qui s’est notamment développée pendant la guerre d’Algérie. Il parle de l’État indien, dont le territoire n’est pas entièrement conquis : certains peuples refusent encore l’État. Il essaie d’expliquer les liens entre la répression qui est mise en place à différents endroits, et creuse la question : comment construire l’idée/justification qu’on a le droit de tuer des peuples ? Car il veut offrir sa réflexion à un public pas seulement académique et lecteur, il réalise toujours un film en parallèle de ses livres, ce livre n’y fait pas exception.
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A propos de cette même absurdité qu’est la guerre, La guerre c’est la paix, Arte, YouTube.
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