Livraison de Septembre 2021

Les notes ci-dessous constituent un résumé de ce qui a été dit sur chaque titre, et non pas une retranscription complète des propos échangés.
  • Éloge de la fatigue, Robert Lamoureux – 1953

    Lecture à voix haute de ce poème, Robert Lamoureux étant un chansonnier des années 50. Vous trouverez la reproduction de ce poème à la fin de ce compte-rendu et, ici, un enregistrement où son auteur le déclame.

  • Happycratie, Eva Illouz & Edgar Cabanas – 2018 (Disponible dans la bibliothèque !)

    Cet essai parle de psychologie positive : son historique (avec le financement de recherches par des multinationales), la vision individualiste et libérale qu’elle véhicule, la recherche du bonheur qui la sous-tend. Lecture assez aisée et ouvrage intéressant qui met en garde par rapport à la psychologie positive et donne de nombreux exemples. Les auteurs dénoncent le fait que nos états intérieurs et nos émotions sont transformés en marchandises, et font le lien avec le concept de bonheur au travail.

  • Chroniques d’un schizophrène, Étienne Leheurteux

    Autobiographie auto-publiée et présentée par l’auteur en mai. Une nouvelle version vient de sortir, relue et corrigée. C’est assez dur à lire car c’est un témoignage qui retrace beaucoup de souffrance, mais c’est aussi toute l’histoire de sa résilience. À la fin, il y a une liste de tous les médicaments que l’auteur a pris et un descriptif des effets qu’ils ont eu sur lui.

  • Joie militante, Carla Bergman & Nick Montgomery – 2021

    Livre hyper dense, qui a une saveur anarchiste comme la personne qui présente n’en a pas lu depuis longtemps, il ressemble aux textes anarchistes du 19è siècle. Cet ouvrage parle de ce qu’est la liberté (et les différences entre les visions libérale et anarchiste de ce concept), de Spinoza (en faisant le lien entre la liberté chez lui et chez Bakounine). Plutôt que de se focaliser sur des concepts en particulier, c’est un ouvrage qui met en relation. Le propos du livre, c’est comment des groupes deviennent puissants. Les auteurs partent d’un problème qu’on retrouve souvent dans les groupes militants : dans une réunion, une personne pose une question politiquement pas pertinente et elle se fait massacrer par le reste du groupe → au lieu de créer de la puissance, de fédérer, cela crée une sorte d’élitisme militant. Les auteurs proposent de se focaliser sur ce qui nous intéresse. “C’est peut-être le meilleur livre que j’ai lu de ma vie”.

  • La machine à explorer le temps, H.G. Wells – 1895

    Écrivain célèbre qui a principalement écrit de la SF. Il est issu du milieu ouvrier et d’une famille très pauvre. Ce roman parle d’un savant qui crée une machine et la présente à ses collègues comme une machine à explorer le temps. Ses collègues ne le croient pas mais, une semaine plus tard, ils le retrouvent sale, avec une barbe de plusieurs mois : en fait, ce savant a utilisé sa machine et s’est retrouvé coincé dans une époque lointaine où l’espèce humain est scindée en deux : une partie vit dans les ruines de notre civilisation, ne fait rien, a perdu le langage, mais tout semble entretenu comme si des personnes invisibles s’occupaient d’elle. Et une autre partie gère tout. Ce savant pense que la première partie descend de la bourgeoisie, la seconde des ouvriers. C’est en quelque sorte la première dystopie.

    • 1984, George Orwell : Autre excellente dystopie.

    • Time out, Andrew Niccol : Film de SF avec Justin Timberlake, qui évoque la lutte des classes.

  • En écoutant la très intéressante émission La grande traversée consacrée à Mussolini, le présentateur est tombé sur une photographie où on voit Mussolini et ses proches collaborateurs morts, pendus par les pieds, après avoir été abattus et les cadavres lynchés par la foule, et c’est de cette photo dont il veut parler. Sur cette image, on voit une femme pendue avec les autres, ce qui l’a intrigué car l’émission expliquait que le régime de Mussolini était une “affaire d’hommes”. En fait, cette femme était la maîtresse de Mussolini, Clara Petacci. Elle a été abattue en même temps que lui, son corps profané, et a subi le même sort que lui sans avoir rien fait de plus qu’avoir été sa maîtresse. Or, sur cette photo et dans ce que l’on voit de son exécution, elle est finalement mise sur le même plan que les autres alors que ses actes ne sont pas les mêmes.

    Les cadavres de Benito Mussolini et Claretta Petacci, Piazzale Loreto à Milan, le 29 avril 1945

  • Le book club

    Podcast de Louie Média. Club de lecture où les invitées sont des femmes. Une invitée par émission, souvent des autrices mais pas que. Chaque épisode commence par une question sur le rapport que la personne entretient avec l’objet livre, puis une présentation des ouvrages qu’elle a envie de présenter. Hyper intéressant car ça donne envie de lire plein de livres et ça permet de découvrir des personnes. Parfois, l’invitée raconte des anecdotes sur le bouquin et lit un passage. Il y a de tout au niveau des ouvrages présentés.

    • Chaîne youtube d’Alexis Dayon : Lecture de livres. Il lit bien, c’est agréable.

  • Minuit sur le monde, Jules Pétrichor – 2020

    C’est un premier roman, et ça se voit un peu car c’est parfois maladroit dans le style/le déroulement de l’histoire, mais c’est un livre qui fait tellement du bien que ce n’est pas grave. Se passe dans le futur, où des frontières se sont dressées de partout, des pays ont explosé en multiples Cités-Etats, et le Royaume-Uni est désuni. Un jour, les horloges ont cessé de fonctionner et se sont arrêtés sur minuit pile, la nuit a recouvert le monde, littéralement et symboliquement. Lui Beadles, jeune irlandais féru de littérature, rêve de briser les frontières. Conscient que sa vie en Irlande et ses études ne lui permettent pas de trouver des solutions, il part dans un voyage initiatique dans le monde entier pour aller à la rencontre de ceux et celles qui luttent et essayer de trouver comment abattre les frontières. C’est prenant et on aimerait bien que Lui nous fournisse la solution, c’est mignon parfois et aussi un peu niais, mais très poétique dans le style, avec un amour et un éloge de la culture et de l’art (surtout la littérature mais pas que). Il y a également tout un travail sur le vocabulaire, avec l’emploi de la nuit à la place du jour (nuitaliste à la place de journaliste, etc.) et des jeux de mots.

  • Dominique Manotti est une historienne qui écrit des polars politiques depuis les années 90. Elle a commencé par Sombre sentier, son dernier est Marseille 73. Entre les deux, il y a eu notamment Kop qui parle de la corruption dans le milieu du football, Lorraine Connection sur fond de grève et de délocalisation. Et puis Nos fantastiques années fric, qui se déroule dans les années 80 et parle du trafic d’armes avec l’Iran. Les socialistes sont au pouvoir et se demandent comment faire du trafic d’armes avec l’Iran sans que ça sorte dans la presse. L’histoire commence avec la disparition d’un Boeing vers la Turquie, qui transportait des armes à Téhéran. Roman choral (on suit l’histoire du point de vue de plusieurs personnages), style à la mitraillette (il se passe des choses tout le temps), c’est un bonheur à lire. Par ailleurs, quand elle décrit les multiples actions d’un personnage, l’autrice supprime le sujet et commence ses phrases avec le verbe, ça donne un sacré rythme. Le fond fait penser à ce que Juan Branco dénonce. Ce livre a été adapté en film.

    • Marseille 73 – 2020 (Disponible dans la bibliothèque !) n’est pas un polar, c’est une vraie enquête sur les événements qui se sont déroulés à Marseille en 1973 : une série de crimes sur des personnes algériennes.

Éloge de la fatigue, Robert Lamoureux

Vous me dites, monsieur, que j’ai mauvaise mine
Qu’avec cette vie qu’je mène, je me ruine
Que l’on ne gagne rien à trop se prodiguer
Vous me dites enfin que je suis fatigué
Oui je suis fatigué, monsieur, mais j’m’en flatte
J’ai tout de fatigué, le cœur, la voix, la rate
Je m’endors épuisé, je me réveille las
Mais grâce à Dieu monsieur, je ne m’en soucie pas
Et quand je m’en soucie, je me ridiculise
La fatigue souvent n’est qu’une vantardise, on n’est jamais aussi fatigué qu’on l’croit
Et quand cela serait, n’en a-t-on pas l’droit
Je ne vous parle pas des tristes lassitudes qu’on a lorsque le corps harassé d’habitudes
N’a plus pour se mouvoir, que de pâles raisons
Lorsqu’on a fait de soi son unique horizon, lorsqu’on n’a rien à perdre, à vaincre ou à défendre
Cette fatigue-là est mauvaise à entendre, elle fait l’front lourd, l’œil morne, le dos rond
Et vous donne l’aspect d’un vivant moribond
Mais se sentir plier sous le poids formidable des vies dont un beau jour on s’est fait responsable
Savoir qu’on a des joies ou des pleurs dans ses mains
Savoir qu’on est l’outil, qu’on est le lendemain
Savoir qu’on l’chef, savoir qu’on est la source
Aider une existence à continuer sa course
Et pour cela se battre à s’en user le cœur cette fatigue-là, monsieur c’est du bonheur
Et sûr qu’à chaque pas, à chaque assaut qu’on livre, on va aider un être à vivre ou à survivre
Et sûr qu’on est le port et la route et le gué
Où prendrait-on le droit d’être trop fatigué
Ceux qui font de leur vie une belle aventure
marquent chaque victoire, en creux, sur leur figure
Et quand le malheur vient y mettre un creux de plus
Parmi tant d’autres creux il passe inaperçu
La fatigue, monsieur, c’est un prix toujours juste
C’est le prix d’une journée d’efforts et de lutte